LA ROUE DE L’INFORTUNE

La roue de l’infortune

Quelle banque choisiriez-vous si vous n’étiez pas à ma place ?

        Vaste question. Tout dépend en fait de la manière dont vous aimez jouer avec votre santé, vos nerfs et votre argent. Les adeptes des rapports sado-masochistes n’auront que le choix de l’embarras. Quant aux autres, statistiquement plus nombreux, sortez les mouchoirs, les nappes ou les rideaux. Vous allez enfin comprendre ce que les mots « escrocs », « privilèges », « pouvoir » et « parasites » signifient réellement.

 

La Passion du fist

        Ainsi…
        Pauvres de nous, le braquage du siècle a bel et bien eu lieu. Au nez et à la barbe d’une société trop occupée à hisser la tête hors de l’eau, écrasée par le poids des crédits à la consommation, ensevelie sous une tonne d’emprunts aux taux d’intérêt exorbitants, de lissages onglesques, de regroupages dantesques, de dossiers de surendettement, d’agios, de frais bancaires disproportionnés, etc.

        Plus fort qu’un Floyd Landis au Tour de France, nous avons battu des records en dopés jusqu’aux yeux. En 2005, nous touchions résolument le fond avec un taux d’endettement en France de 64%. Cette même année, plus d’un million de familles surendettées tentaient de joindre les deux bouts. Tandis que les plus dépenaillés revendaient les bibelots fêlés, la télé noir et blanc et le déambulateur de mémé, histoire de se payer un ultime Mac Do, nous vivions en live le hold-up de l’Histoire !

         A l’exception près que les auteurs du braquage ne portaient pas de collants sur la tête mais une cravate autour du cou, un tailleur gris fulminator, des lunettes cerclées d’or 24 carat, et une photo du fiston punaisée sur un mur. Ils nous ont salué d’une main ferme, nous ont souri béatement. Ils avaient le pouvoir de dire « Oui ». Oui à l’endettement. Oui au surendettement. Sûrs de notre parfaite équité, ils ont dégainé leurs formulaires d’inscription, à la vitesse d’un Lucky Luke sous stéroïdes. « Ne vous inquiétez pas, vous ne sentirez rien. Tout juste un picotement au niveau de la conscience, et un engourdissement du porte-monnaie les trois premiers jours ». La phrase est accompagnée d’un sourire rappelant étrangement le rictus de Flipper le Requin.
       

        Si j’en crois ma conseillère, en cours de formation, on enseigne à nos directeurs d’agence estampillés « nouvelle génération » de ne faire aucun sentimentalisme. Je la crois sur parole. Le directeur de mon agence CIO a très certainement terminé ladite formation avec la mention « Excellent. Sans cœur. Pourri. Véreux. » Mais nous y reviendrons. Promis !

        Ceux qui ont été un jour dans le besoin se reconnaîtront naturellement dans cette anecdote : lorsque Elodie, deux ans, se tordait dans son lit, souffrant durant mille et une nuits de mille et un maux. Nous ne pûmes obtenir le moindre chèque de la main de notre conseiller traitant. Sinon du dédain du bout des dents, plus des recommandations pour mieux gérer notre argent, alors que nous réclamions qu’un peu d’aide et de compréhension. Néanmoins, les premiers jours de l’ouverture du compte, nous pensions avoir en face de nous une personne terriblement proche, douce, affable… amène. La piqûre qu’elle nous tendît semblait elle aussi pleine de bon sens. Tandis que, tendus, nous tendîmes le bras, ne mesurant pas encore l’étendue de notre sacrifice, nous sûmes qu’il était déjà trop tard.

        Nous ne supportons pas la vue du sans… garantie, mais acceptons ce contrat conclu en dilettante, sûrs d’un fait : à l’image de nos jours comptés, les banques se suivent et se ressemblent. Et puis, comment ne pas faire confiance à ces enseignes lumineuses ayant pignon sur rue. Une banque, c’est respectable. C’est un métier de gens sérieux en costume trois pièces et en cravate (de notaire) à qui on confierait les yeux fermés les économies de toute une vie. Nous nous y sommes résignés, faute de choix. Ainsi soit-il, mes frères ! Ainsi soit-il, mes sœurs ! Levez tous les bras au fiel et… ne dites rien. Vous pourriez aggraver votre cas. Les banquiers sont susceptibles. Terriblement susceptibles ! Une parole fâcheuse, un mot de travers, et c’est le branle-bas de combat. Aussi, pour aller loin, ménagez votre monture, et plus encore, le personnel de votre agence. Pour vous aidez, répétez ces deux mots dix fois tous les matins : « résignation » et « mutisme », les deux mamelles de notre immobilisme. Avouons, nous sommes formatés, et ce depuis la maternelle. Courber l’échine est devenu une formalité. Nous vivons dans un monde de censure, où l’hypocrisie s’étend à toutes les administrations, à toutes les institutions. Ne posez pas de questions, ne vous rebiffez pas, acceptez ce que l’on vous offre. Ou ce que l’on ne vous offre pas. Amen… ou n’amène pas. C’est kiff-kiff et tondu. En d’autres mots, rentrez dans les cases, de gré ou de force !

 

Des Rapaces contrôlés

        Nous savons qui nous sommes, mais qui sont-ils, eux, ces banquiers, juges et bourreaux devant nos capitaux ? Un euro dans le rouge, et vous vous payez un savon bio dégradant. Et en public, tiens ! Il apparaît ainsi légitime de rendre à nos amis la monnaie de leur pièce. Ainsi, lorsqu’en février 2007, deux dirigeants de la Caisse d’Epargne – le Directeur Général et le Directeur Général Adjoint de la Caisse Nationale des Caisses d’Epargne (pour « presque » les citer) – glissent subrepticement 150,000 € de prime dans leur poche révolver, à l’insu du personnel, pour « un surcroît de travail », le clash a bel et bien lieu. Bon, okay, ce ne sont pas les clients qui sont venus hurler « aux voleurs », mais quelques sous-fifres désireux de se payer une part du gâteau, et non des miettes à 400€ plus une augmentation de salaire à 0,8%. Non mais ! Qui veut des miettes ? Moi, moi, moi ! Qui veut une part du mille-feuille exhaussé à dix fois le Smic ? Allez, faites donc un vœu, ça ne mange pas de pain !

        Bien entendu, certains clients n’apprécient pas d’être volés sans sourciller. Armés jusqu’aux dents, ils n’ont qu’une obsession : récupérer leurs derniers deniers par la force de la poudre, et dans la foulée, délester les provisions de leurs concitoyens. Rien à voir avec l’histoire contée quelques lignes plus haut. Quoique. Ne voyant pas les choses du même œil, les banques investissent de plus en plus nos richesses dans leur sécurité : caméras, alarmes, vigiles, fourgons blindés, ouverture télécommandées, gros molosses derrière les guichets (ah non, désolé madame, je vous avais pris pour quelqu’un d’autre), petits écriteaux « Cette agence n’a pas de grisbi dans ses tiroirs mais un commissariat à trois pas d’ici », visages cadenassés, fesses congestionnées… Pour éviter de faire de la peine aux attachés clientèle, nous ne mentionnerons pas les heures d’ouverture réduites à une peau de chagrin. Nous avons en effet l’impression que nos préposés s’usent le fond du pantalon 35 heures… par an. Sans parler des RTT, des réunions autour de la machine à café, des travaux, ou du temps passé au téléphone avec Maurice ou Roberta, leurs amis imaginaires…

        Il m’arrive régulièrement d’appeler l’un de mes conseillers attitrés. Et devinez quoi ? Tel un cercle vicieux, pi fois sur quatre, je tombe sur la gentille petite dame de l’accueil, toujours pleine de bons sentiments mais doublée d’une incompétence notoire. Si la question ne concerne pas l’heure ou la date de retour dudit conseiller, je me heurte invariablement à un mur spongieux et cafouilleux. « Désolé, je ne peux rien faire pour vous ! Mr Tupudubec est actuellement en formation. Il apprend à lire. Rappelez la semaine prochaine… » Comme si la terre s’arrêtait de tourner les lundis, samedis après-midi ou pendant leurs RTT. Eh oui, ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre, n’est-ce pas ?

 

Salades d’automates

        CIO de Landerneau. Je passe en trombe. La chance est avec moi. Nul badaud faisant la queue, nulle guichetière aux abonnés absents. Et pour cause, la charmante petite dame à l’accueil me renvoie expressément à l’automate, fraîchement installé à l’entrée de la boutique. Un chèque ? Voyez avec la machine. Un virement ? Voyez avec la machine. Un conseil ? Voyez avec la machine. Impressionnant ! On emploie ici du personnel pour rediriger les clients vers les distributeurs, en attendant de lui proposer une préretraite grassouillette, qu’il acceptera sans broncher.

        Ainsi, au comble de la paresse, les banques nous proposent de plus en plus de faire le travail à leur place. Aussi assistons-nous, impuissants, au développement des guichets automatiques et des opérations sécurisées via Internet. A l’aube du XXIe siècle, nous remplissons et enregistrons nous-mêmes nos chèques. Nous les glissons dans une enveloppe et les insérons dans le ventre de la tirelire, par le biais d’une fente éphémère. Il arrive chez les plus inexpérimentés d’oublier la griffe au dos du chèque ou encore d’omettre le fameux reçu. La condamnation est sans appel : au mieux, le chèque apparaîtra sur le bon compte avec du retard, au pire, il sera enregistré en temps et en heure sur le compte d’un heureux homonyme. Cette sanction vous servira de leçon. Verrons-nous dans le futur une machine qui distribuerait des décharges électriques aux héritiers directs du chien de Pavlov ? Histoire de glousser, pardieu, en se repassant les vidéos extraites des caméras de surveillance. Les quelques heures passées au bureau paraissent en effet terriblement longues pour qui ne sait pas s’occuper, se détendre.

        Les petits nouveaux regrettent en effet l’interdiction de surfer sur leur PC moyenâgeux. En effet, certaines banques interdisent l’accès au web à leurs ouailles. Ni net, ni mail. Une fois encore, les directeurs évoquent, la main sur le cœur, des raisons de sécurité. Officieusement, le doigt se curant les naseaux, ceux du rendement. Pour ne pas effrayer un cheval, on le pare d’œillères. Pour les bourrins de nos agences, cette métaphore leur sied à merveille. En effet, il faut empêcher les employés de regarder ailleurs, durant leur galop. Pas de net, pas d’info, pas une critique sur le boulot, pas de petites bouches criant famines, pas de familles dans la dépression, pas de sites porno, pas de blogs types “Le Silence des Agios“, pas de Françaises des Jeux. Conseilsmarketing tout juste toléré. On va droit devant, droit devant, toujours droit devant ! Hu, dada !

        Les plus anciens, largués par les trop récentes technologies, possèdent leurs astuces maison. Les introvertis se contenteront d’un bon vieux solitaire sur un IBM poussif. Les extra pervertis se suffiront d’un petit tour dans les toilettes, une revue porno toute gluante cachée sous le pull jacquard. Les commères, elles, s’adonneront à leur sport préféré : « Ouais, t’as vu Sylvie, comment elle aguiche le directeur avec sa petite tenue sexy Yves Saint Robert ! » Moins banale, la « méthode Crédit Mutuel » adoptée un temps certain par des employés très imaginatifs, consistant à troquer le nom des clients par des surnoms dits humoristiques. « Tais-toi, voici Monsieur Mardi Gras du bide. » Sourires crispés. « Que puis-je pour vous Mr Dimar ? Un virement ? A tout hasard, vous n’auriez pas Internet à la maison ? Non ! Mais qu’attendez-vous pour investir dans notre repos ? »

        Mais oui ! Faites ce que l’on vous dit ! Prenez les commandes ! Les virements sur le web, les transferts de compte à compte, les opérations multiples, les impressions de relevés bancaires nous transforment en véritable cambiste en herbe. En conséquence, les banques gagnent du temps, de l’argent, de l’énergie et accroît de manière considérable sa productivité. Elles emploient désormais moins de personnels et déploient davantage d’automates. Après la petite crise en 2002, qui vit fondre leurs doux bénéfices, l’heure est venue de faire des économies de masse. Tenez, pour illustrer mon propos, en juin 2007, le Crédit Lyonnais annonçait la suppression de 15% de ses effectifs. Soient quelques 3519 personnes larguées comme de vieilles chaussettes, pour le bien être des survivants. Les vieilles chaussettes, celles ayant passées le cap des 57 ans, auront été remerciées pour cette gracieuse anticipation. Coût total du lest pour le CL : 400 millions d’euros. Eh oui, c’est désormais le prix à payer pour vivre avec son temps.

        Et vous, cannibales lecteurs, que pensez-vous des salades d’automates ? Pas mauvaises, certes, mais laissent tout de même un goût amer au fond de la bouche. Ne pas en abuser, donc. Et si vous n’avez pas encore eu votre indigestion, les banques ont pensé à vous avec leurs packages « tout compris ». Ainsi, au lieu de payer pour vos services, pour quelques euros de plus, vous allez bénéficier de prestations dont vous n’aviez jamais imaginé l’existence. Et dont vous ne vous servirez jamais. Vives les formules tout en un, sérénité, tranquillité : les meilleures amies des banques.

        Alors, pour les deux du fond, à côté du radiateur, qui n’auraient pas encore compris, ne laissez jamais votre banquier glisser dans la torpeur professionnelle qui est la sienne. Réveillez-le. Faites-le travailler un peu. De quelle manière ? En multipliant les exercices, il se remémorera la raison de sa présence derrière son bureau ou son guichet. Certes, il ne vous en sera en rien reconnaissant, mais vous, si. Vous donnerez à votre interlocuteur une raison valable d’encaisser son salaire, ses nombreuses primes, plus les treizième, quatorzième, quinzième mois, et tous ceux qui suivent (la plupart des banquiers ont vu ces mois excédentaires depuis regroupés sur un seul et unique treizième mois). Rappelez-lui qu’il possède un emploi assorti de nombreux privilèges dignes d’aristos décatis, et qu’il doit faire preuve de mérite à défaut d’expérience et de sérieux. Malheureusement, comme vous avez pu le constater, les places se font de plus en plus chères. Alors, si vous avez un fond méchant, si vous aimez noyer les chatons dans la cuvette des toilettes, ou que vous piquez l’argent des mémés sans défense, si cela produit chez vous une vague de pollutions nocturnes, sachez que votre candidature sera prise très au sérieux. Allez, courage !

        En réalité, les banquiers nouvellement enrôlés sont généralement issus des hautes écoles de commerce. Il ne s’agit plus de connaître les cours de la bourse, ou être maître ès pépettes. Non ! Un diplôme estampillé HEC (Haute Ecole de Commerce) fera parfaitement l’affaire. Aujourd’hui, on vend, on commercialise, on négocie des services. Nos vieux banquiers peuvent toujours se rhabiller et retourner à leurs bouliers, les nouveaux convaincront les mamans de souscrire à des assurances-vie pour leurs chérubins, et vendront des villas à des sans-logis. Il n’est désormais plus question de rendre service, mais bien de le vendre. Entrez donc, c’est ouvert. Exceptionnellement. Pour vous. Et votre porte-monnaie. Si, si !

 

Des générations infantiles

        Le fonds monétaire, les grands réseaux, les crises, l’état, la banque… Nous y sommes. A échelle plus humaine, le vol du particulier intervient généralement le jour de sa majorité, à moins que papa et maman y aient déjà pourvu quelques années plus tôt.
         Ainsi, la majorité révèle des surprises. A 18 ans, vous avez atteint l’âge de la pseudo-indépendance. Vous rentrez dans le club. Vous avez votre carte de crédit, carte de retrait, carte de paiement. Mais ne perdez pas de vue ceci : seule la banque bat et distribue les cartes. Et attention, cette mauvaise joueuse déteste perdre ! Bien entendu, dans cette partie de poker menteur, vous êtes seuls contre tous. Vos partenaires de jeux rivalisent d’artifices pour vous pousser à jouer exclusivement avec eux : si vous êtes étudiants, c’est 50 ou 100 € qui vous seront versés gratuitement en ouvrant un compte dans leur échoppe. Si vous transférez vos comptes dans une banque, celle-ci vous accordera des taux record pour l’obtention d’un prêt immobilier… Sinon, il reste toujours quelques hameçons dans les tiroirs, pour alpaguer les plus jeunes. Ces ados officiellement rebelles ne seraient en fait que de charmantes poules aux œufs d’or dans le collimateur des banques. Pour plumer jusqu’au croupion ces petits musclés, ces ados minots, elles rivalisent d’astuces.

        Quelle bien étrange stratégie au regard de ces petits poulets constamment sans blé, s’étonne George, éleveur professionnel d’adolescents ! Qu’il se détrompe énormément ! Les ados de moins de quinze piges font transiter quelques deux jolis milliards d’euros en France, selon une étude conduite par le CSA pour le Crédit Lyonnais. Inutile de fouiller sous leurs lits, l’argent est déjà parti en fumée, en manga, ou en ouvrages scolaires (barrez la mention inutile). Ainsi, la dernière trouvaille en date de la Caisse d’Epargne, décidemment très en forme cette année, se résume à vendre des cartes pré-payées pour ces enfants. Contre 17€, une misère dans la poche d’une perzonne très « zézaie », vous offrez à votre moutard un bout de plastique pouvant contenir la bagatelle de 600€. Maligne comme une tumeur, la banque ne vous aligne pas, mais vous envoie un SMS quand la réserve de Théo approche dangereusement de la ligne… d’arrivée. Une fois la carte à plat, maman retourne recharger les accus du fiston pour taire ses jurons, et on recommence. L’idée derrière l’idée consiste à proposer ce service sans ouvrir un compte chez la Caisse d’Epargne. Facile, flexible, limite ingénieux, les enfants ne dilapident plus les cinquante ou cent francs octroyés jadis, mais quatre cent fois plus. Et les parents n’y voient que du feu. La guerre entre les fast-food bancaires aura lieu, et nous serons malheureusement encore en vie pour le voir !

        Et dans ce Far-West bancaire, de nouveaux intermédiaires ont vu le jour : les courtiers bancaires : mi-pute, mi-soumise. Leur rôle est de négocier à votre place des taux plus intéressants pour vos prêts. Leurs secrets : être de gros rabatteurs de gibiers, et convaincre que finalement, votre cas n’est pas si désespéré que cela, malgré vos crédits à la surconsommation et vos quatre enfants à charge. Mais pour faire les yeux doux à nos banquiers, quel est leur secret ? Quel est le diplôme à décrocher ? Quel est l’argumentaire qui fait mouche pour moucher votre attaché clientèle ? Aucun en particulier. N’importe qui peut désormais ouvrir son propre cabinet de courtage, moyennant une franchise de quelques euros.

        Ces nouveaux mercenaires ne sont pas des justiciers désintéressés mais de nouveaux chasseurs de primes modernes. Qui s’en plaindrait ? Nous obtenons grâce à eux le 1% supplémentaire pour financer notre prêt à 30 ans. Les banquiers se partagent des clients encore plus avides de consommer, et nos amis courtiers de quoi acheter leur Rolex et rouler dans un bolide rouge de standing « Porsche » de rêve.

        Une fois encore, nos amies mettront à profit ce jour de gloire. Imaginez-vous ou votre progéniture saliver devant une carcasse de rêve, genre Peugeot 206 coupée verte fluo ou une Fiat Panda avec miroirs de courtoisie panoramiques rétro-éclairés rose fuchsia… Le rêve de tout néo-majeur qui se respecte. Ainsi, qui aura besoin d’un crédit pour se payer une épave à 3,000 € ? Et qui devra s’acquitter d’une assurance très onéreuse pour déposer ses copains et ses copines en boîte de nuit ? Bien entendu, vous pouvez dores et déjà compter sur la banque et son package ultime pour vous guérir de vos douloureuses envies. Mais gare au train-train quotidien ! Le cycle infernal consiste à rembourser Titine, la carcasse pourrissant dans le talus du voisin, tous les mois, même les plus difficiles. Et si, sur la longueur, vous payez une fois et demi (voir plus) son prix, vous acceptez d’honorer ce contrat… Bien entendu, le véhicule sera mort bien avant que vous ayez achevé le crédit. Je sais bien, c’est cruel de dire ça, mais la vérité rattrape malheureusement toujours la friction ! Enfin, rien ne sert de paniquer ! Papa et maman seront toujours là pour vous épauler dans l’adversité. Surtout après avoir donné « caution » à vos projets. Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter la bienvenue dans le néo-esclavagisme. Vous qui vous croyiez « enfin » indépendants… Vous allez regretter la majorité de votre minorité.

        En effet, à partir de ce jour, vos rapports avec votre conseiller se joueront sur vos revenus. Enfin, le plus souvent à cet âge, sur leur absence. Et attention à ne pas décevoir votre banquier. Il en veut « pour votre argent ! »

 

Economisez-vous

        Bien qu’aucune loi dans ce pays n’oblige à placer ledit revenu dans tel ou tel établissement, la revendication de moyens de paiement autres que l’argent liquide conduit les « avec le sou » à se protéger des cambrioleurs qui entrent et consorts. Voire, chez les plus anciens, à redonner une jeunesse à de vieux francs endormis sous de gros matelas en plumes d’oies défraîchies.

        Ainsi, la première des raisons demeure la sécurité toute légitime d’épargner un butin récolté à la force du poigné. Le salaire de la peur ne pourra toutefois être moissonné autrement qu’avec l’acronyme le plus sollicité en ce bas-monde : le RIB. Dit Relevé d’Identité Bancaire. Ou encore Ramène Ici tes Brouzoufs. Il vous est demandé, sinon exigé par ze big boss, le proprio de l’immeuble, France Télécom, EDF, Gaz de France, Sofinco, Casino, la MAAF, la CAF, la Sécu, la Compagnie des Eaux, les amis, les voisins, la famille…

 

Les comptes de la Crypte

        Pour information, ouvrir un compte dans un établissement quelconque reste un service entièrement gratuit et non remboursable. A condition bien entendu de déposer quelques pesetas dans ce qui vous servira de coffre-fort virtuel. Un conseil en passant : avant d’ouvrir un compte dans une banque, visitez toujours les alentours, c’est un indice fort du traitement qui vous y sera donné. Par exemple, à la Caisse d’Epargne située près de l’Hôtel de Ville de Brest. J’ai cru remarquer en passant la présence d’un stomatologue à deux pas de l’agence, ainsi qu’une paire de pompes funèbres, à trois pas d’ici.

        Mais revenons un instant à notre caverne d’Ali-tu-l’as-dans-le-baba. Quoi de plus simple que d’ouvrir un compte dans l’un de ces surpuissants réseaux nationaux ? Un logis, quelques ronds, et le tour est joué. Pour peu que vous ayez obtenu une mention à votre bac ou que votre dernier accouchement assis, debout, allongé, au bord du lit ou au bord du désespoir date de moins de six mois, et l’on vous offrira le traditionnel stylo à bille miteux plus un chèque cadeaux de… attention les yeux… 20 euros. Les adeptes des offrandes empoisonnées peuvent toujours s’y rendre, parrainés par un de leurs faux amis. Ils gagneront l’un des magnifiques lots somptueusement exhibés dans la vitrine clinquante de votre agence. Eh oui, votre boutique Super U n’a qu’à bien se tenir, si l’on en juge par la qualité de l’apparat… Agenda de l’année précédente, une montre mixte avec bracelet en cuir véritable garanti 100% végétaux, ou encore le grille-pain à dynamo.

        Parmi les « cadeaux » millésimés 2006, nous retiendrons l’offre éclair du Crédit Lyonnais, consistant à rembourser 5% de nos factures EDF, d’une hauteur plafonnée à 80€. Oui. 80€. Et pas un centime de plus. Frileuse, la banque au félin anticipe et se protège des grands consommateurs de clim’ ou de chauffages électriques en plein mois de juin. Sait-on jamais.

        Ainsi, une fois appâté (en croûte ?) par l’offre promotionnelle imbattable, vous concluez une assurance rassurante, histoire de vous mettre votre nouveau conseiller dans la poche, souscrivez une mutuelle premier cri (le vôtre), paraphez une ramette de papiers contre le vol, anticipez sur les incendies et dégâts des zoos, consentez à suivre vos comptes via Internet, même si vous n’avez pas d’ordinateur, faites un crédit… pour acheter l’ordinateur, assurez vos enfants en cas de brefs pépins à l’école. Comment ça, vous n’avez pas d’enfant ? Quelques coups de griffes plus tard, la banque s’est remboursée les 20 euros, sinon la facture EDF de votre quartier, gracieusement offerts à votre arrivée. Quel talent !

        Moi, ça me rappelle les passages au rayon charcuterie de ma supérette : « Et avec ceci ? Cent patates et une tranche de foie de génie. Madame, monsieur… Au plaisir ! » Oui, au plaisir ! Les emmerdes commencent ! Mais l’ouverture du compte, quelle belle affaire… Il ne vous reste désormais plus qu’à parrainer vos amis, et acquérir un calepin réalisé en véritables feuilles de PQ certifiées norme française. Quoi que, le téléphone en plastique est pas mal non plus. En effet, nous vivons bel et bien dans un monde de consommation, n’est-il pas ?

 

Une petite pièce ou un ticket restaurant

        Le tableau étant brossé, passons à la phase action. Une fois alpagué, vous commencez à sentir à mesure que le temps passe la domination de votre banque. Ce petit parasite aux airs inoffensifs cache un pouvoir gigantesque, détenu par de colossales fortunes. On se croirait dans un mauvais thriller, à la différence que nous incarnons les microscopiques figurants du film. Oui, vous savez, ces intermittents (ils portent bien leur nom, tiens !), apparaissant une seconde à l’écran, et disparaissant aussitôt, et à tout jamais. Vous êtes bien d’accord, nous nous moquons royalement des inconnus. Nous ne nous couchons pas le soir en pensant aux personnes croisées dans le métro, sur le trottoir ou encore sous le train. Bref, comme je vous le dis, les inconnus n’intéressent strictement personne. Pour les banques, c’est ni plus ni moins ce que nous sommes. De vrais, d’authentiques inconnus. Labellisés, robotisés, lobotomisés, sous-médiatisés. Autrement dit, des gens comme vous et moi, au train de vie institutionnellement, administrativement, télévisuellement, pécuniairement imposé de manière tacite, inconsciente. Et c’est peut-être bien là le problème. Nous sommes tous – à quelques exceptions près – d’illustres anonymes en possession de comptes en banque réels, et des difficultés, hélas, elles aussi bien trop réelles. Si l’on ne crève pas l’abcès qui nous ronge les sangs, le mal poursuivra tranquillement son office. Laissez-le agir, et il empoisonnera l’existence de vos proches, de vos voisins. Celle d’illustres inconnus ou bien la vôtre. On recense tous les jours de nouveaux cas. Ces amputés de la vie, nous les avons baptisés SDF. Trois lettres pour nous souvenir d’eux. Trois lettres pour désigner les bannis des banques, puis, inexorablement, bannis de la société. Ne sous-estimez jamais l’étendue de leurs pouvoirs. Car si les classes sociales ont disparu depuis longtemps, les castes sociales les ont remplacées, et haut la main. Et d’une simple apposition de leurs doigts sur un clavier, nos seigneurs et maîtres banquiers peuvent vous marquer à vie du sceau de l’infamie : l’interdiction bancaire. Si vous avez encore des doutes, mettez votre directeur d’agence au défi. Il se fera un plaisir de vous faire une petite démonstration.

        Dépeint ainsi, le portrait de nos banques semble une évidente caricature, mais pourtant, nous ne sommes guère loin de la triste réalité. Le pire étant la totale absence de différence entre les unes et les autres, qu’elles soient privées ou mutuelles. A tel point qu’on pourrait passer des journées entières à se demander laquelle choisir. Les ressemblances sont frappantes, tant sur le plan administratif ou institutionnel que relationnel. Les directeurs d’agence sont capables de démonstrations affectueuses à votre égard, s’ils le jugent nécessaire. Courtoisie excessive, babille rusant et louvoyant. Ils sont tous égaux derrière leur bureau. Tous ! Tant que vous avez du crédit à leurs yeux et sur votre compte, vous êtes certains d’avoir raison et de posséder un sens de l’humour hors du commun. En plus d’autres choses, comme des enfants magnifiques, de jolies chaussures roses, un courage exemplaire, une vraie personnalité, des narines dignes d’une œuvre d’art. Et la narine, à Brest, on connaît ! Vous pouvez me croire !

        Vous rêvez à présent de savoir comment nos « amis » fonctionnent, s’entendent, magouillent ? De quelle manière ils s’y prennent pour nous vider les bourses et s’enrichir copieusement ? Enfourchez vos lunettes, retenez votre respiration, la plongée en eau trouble risque de vous surprendre.

La suite : Volume 3 – Une Famine en Or


Laisser un commentaire