
CIO de Landerneau. Je passe en trombe. La chance est avec moi. Nul badaud faisant la queue, nulle guichetière aux abonnés absents. Et pour cause, la charmante petite dame à l’accueil me renvoie expressément à l’automate, fraîchement installé à l’entrée de la boutique. Un chèque ? Voyez avec la machine. Un virement ? Voyez avec la machine. Un conseil ? Voyez avec la machine. Impressionnant ! On emploie ici du personnel pour rediriger les clients vers les distributeurs, en attendant de lui proposer une préretraite grassouillette, qu’il acceptera sans broncher.
Ainsi, au comble de la paresse, les banques nous proposent de plus en plus de faire le travail à leur place. Aussi assistons-nous, impuissants, au développement des guichets automatiques et des opérations sécurisées via Internet. A l’aube du XXIe siècle, nous remplissons et enregistrons nous-mêmes nos chèques. Nous les glissons dans une enveloppe et les insérons dans le ventre de la tirelire, par le biais d’une fente éphémère. Il arrive chez les plus inexpérimentés d’oublier la griffe au dos du chèque ou encore d’omettre le fameux reçu. La condamnation est sans appel : au mieux, le chèque apparaîtra sur le bon compte avec du retard, au pire, il sera enregistré en temps et en heure sur le compte d’un heureux homonyme. Cette sanction vous servira de leçon. Verrons-nous dans le futur une machine qui distribuerait des décharges électriques aux héritiers directs du chien de Pavlov ? Histoire de glousser, pardieu, en se repassant les vidéos extraites des caméras de surveillance. Les quelques heures passées au bureau paraissent en effet terriblement longues pour qui ne sait pas s’occuper, se détendre.
Les petits nouveaux regrettent en effet l’interdiction de surfer sur leur PC moyenâgeux. En effet, certaines banques interdisent l’accès au web à leurs ouailles. Ni net, ni mail. Une fois encore, les directeurs évoquent, la main sur le cœur, des raisons de sécurité. Officieusement, le doigt se curant les naseaux, ceux du rendement. Pour ne pas effrayer un cheval, on le pare d’œillères. Pour les bourrins de nos agences, cette métaphore leur sied à merveille. En effet, il faut empêcher les employés de regarder ailleurs, durant leur galop. Pas de net, pas d’info, pas une critique sur le boulot, pas de petites bouches criant famines, pas de familles dans la dépression, pas de sites porno, pas de blogs types “Le Silence des Agios“, pas de Françaises des Jeux. Conseilsmarketing tout juste toléré. On va droit devant, droit devant, toujours droit devant ! Hu, dada !
Les plus anciens, largués par les trop récentes technologies, possèdent leurs astuces maison. Les introvertis se contenteront d’un bon vieux solitaire sur un IBM poussif. Les extra pervertis se suffiront d’un petit tour dans les toilettes, une revue porno toute gluante cachée sous le pull jacquard. Les commères, elles, s’adonneront à leur sport préféré : « Ouais, t’as vu Sylvie, comment elle aguiche le directeur avec sa petite tenue sexy Yves Saint Robert ! » Moins banale, la « méthode Crédit Mutuel » adoptée un temps certain par des employés très imaginatifs, consistant à troquer le nom des clients par des surnoms dits humoristiques. « Tais-toi, voici Monsieur Mardi Gras du bide. » Sourires crispés. « Que puis-je pour vous Mr Dimar ? Un virement ? A tout hasard, vous n’auriez pas Internet à la maison ? Non ! Mais qu’attendez-vous pour investir dans notre repos ? »
Mais oui ! Faites ce que l’on vous dit ! Prenez les commandes ! Les virements sur le web, les transferts de compte à compte, les opérations multiples, les impressions de relevés bancaires nous transforment en véritable cambiste en herbe. En conséquence, les banques gagnent du temps, de l’argent, de l’énergie et accroît de manière considérable sa productivité. Elles emploient désormais moins de personnels et déploient davantage d’automates. Après la petite crise en 2002, qui vit fondre leurs doux bénéfices, l’heure est venue de faire des économies de masse. Tenez, pour illustrer mon propos, en juin 2007, le Crédit Lyonnais annonçait la suppression de 15% de ses effectifs. Soient quelques 3519 personnes larguées comme de vieilles chaussettes, pour le bien être des survivants. Les vieilles chaussettes, celles ayant passées le cap des 57 ans, auront été remerciées pour cette gracieuse anticipation. Coût total du lest pour le CL : 400 millions d’euros. Eh oui, c’est désormais le prix à payer pour vivre avec son temps.
Et vous, cannibales lecteurs, que pensez-vous des salades d’automates ? Pas mauvaises, certes, mais laissent tout de même un goût amer au fond de la bouche. Ne pas en abuser, donc. Et si vous n’avez pas encore eu votre indigestion, les banques ont pensé à vous avec leurs packages « tout compris ». Ainsi, au lieu de payer pour vos services, pour quelques euros de plus, vous allez bénéficier de prestations dont vous n’aviez jamais imaginé l’existence. Et dont vous ne vous servirez jamais. Vives les formules tout en un, sérénité, tranquillité : les meilleures amies des banques.
Alors, pour les deux du fond, à côté du radiateur, qui n’auraient pas encore compris, ne laissez jamais votre banquier glisser dans la torpeur professionnelle qui est la sienne. Réveillez-le. Faites-le travailler un peu. De quelle manière ? En multipliant les exercices, il se remémorera la raison de sa présence derrière son bureau ou son guichet. Certes, il ne vous en sera en rien reconnaissant, mais vous, si. Vous donnerez à votre interlocuteur une raison valable d’encaisser son salaire, ses nombreuses primes, plus les treizième, quatorzième, quinzième mois, et tous ceux qui suivent (la plupart des banquiers ont vu ces mois excédentaires depuis regroupés sur un seul et unique treizième mois). Rappelez-lui qu’il possède un emploi assorti de nombreux privilèges dignes d’aristos décatis, et qu’il doit faire preuve de mérite à défaut d’expérience et de sérieux. Malheureusement, comme vous avez pu le constater, les places se font de plus en plus chères. Alors, si vous avez un fond méchant, si vous aimez noyer les chatons dans la cuvette des toilettes, ou que vous piquez l’argent des mémés sans défense, si cela produit chez vous une vague de pollutions nocturnes, sachez que votre candidature sera prise très au sérieux. Allez, courage !
En réalité, les banquiers nouvellement enrôlés sont généralement issus des hautes écoles de commerce. Il ne s’agit plus de connaître les cours de la bourse, ou être maître ès pépettes. Non ! Un diplôme estampillé HEC (Haute Ecole de Commerce) fera parfaitement l’affaire. Aujourd’hui, on vend, on commercialise, on négocie des services. Nos vieux banquiers peuvent toujours se rhabiller et retourner à leurs bouliers, les nouveaux convaincront les mamans de souscrire à des assurances-vie pour leurs chérubins, et vendront des villas à des sans-logis. Il n’est désormais plus question de rendre service, mais bien de le vendre. Entrez donc, c’est ouvert. Exceptionnellement. Pour vous. Et votre porte-monnaie. Si, si !
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